Des armes aux urnes : L’UCK.

 

La guerre du Kosovo (1998-1999) est une guerre identitaire qui a pour enjeu la reconnaissance du territoire du Kosovo comme appartenant à une des deux ethnies : les Serbes ou les Albanais. En réalité, statistiquement, les serbes sont en minorité dans la province mais le pouvoir extrêmement répressif de Milosevic, président de la Serbie et de la République Fédérale de Yougoslavie, tend à une « épuration ethnique » en faveur des serbes. C’est ainsi que la population albanaise va tenter de se saisir de la problématique pour sa survie et la défense de ce qu’elle revendique comme étant son territoire, notamment par le biais de son armée libératrice, l’UCK. Ainsi, cette armée auto-proclamée va constituer un acteur primordial dans la chute de Milosevic et l’indépendance du Kosovo.

De ce fait, dans quelles mesures l’UCK a-t-elle constitué, un temps, un mouvement politique de facto pesant pour l’avenir du Kosovo ? Nous nous poserons d’abord la question de qui est originellement et officiellement l’UCK et dans un second temps, nous nous demanderons ce qu’elle est réellement, un outil au service de différents intérêts.

I-la construction politique de l’UCK

               a.naissance d’une volonté populaire

A la mort de Tito le 4 Mai 1980, des milliers d’étudiants voient l’opportunité de se faire entendre et descendent ainsi dans les rues de Pristina (Capitale) pour revendiquer l’indépendance du Kosovo avec la création d’une République. Ces mouvements populaires connaissent alors une réaction sévère de la part de l’armée yougoslave et se font violemment écraser.

En 1982 est fondé « le mouvement pour la république albanaise de Yougoslavie » (LRSHJ). Après s’être ensuite nommé « Mouvement pour la République populaire du Kosovo » (LRPK), il devient en 1993 « le Mouvement Populaire du Kosovo » (LPK). C’est de ce parti que l’UCK s’est le plus réclamée à défaut d’être reconnue comme un parti elle-même.

De nombreux attentats, toujours revendiqués d’après les représentants de l’UCK, se déroulèrent jusqu’en 1999. Mais c’est en 1997 que l’UCK se présenta au peuple et dès lors il ne fut plus permis de douter de son existence bien que le déni persista un temps notamment à travers le discours de Ibrahim Rugova qui allait même jusqu’à assimiler l’UCK à « une provocation des services secrets serbes ». Un sommet d’actions fut observable au printemps 1998, ce qui permis d’asseoir définitivement l’existence et la puissance de la volonté de cette organisation. L’UCK devient avant tout un acteur de terrain, agissant concrètement là où le conflit est à son apogée. Elle contrôle avant l’été 1998, « la plus grande partie de la province, avec un indiscutable soutien populaire ». Ce soutien est visible au vu notamment des adhésions exponentielles à l’organisation selon un de ses représentant, Bardhyl Mahmuti, ainsi le nombre de membres change chaque minute, « si on trouve mille armes, mille personnes vont être engagées ».

         b.un programme officiel et une réelle organisation

L’UCK à plusieurs reprises constitue la représentation politique des intérêts indépendantistes des kosovars. C’est le cas notamment lors de la Conférence de Rambouillet entre Février et mars 1999 où l’UCK est apparu comme acteur politique négociant afin de trouver une solution au conflit entre la Serbie et le Kosovo au sein de la Yougoslavie. Bien que cette conférence se soit soldée par un échec puisqu’aucun consensus n’a pu être trouvé, l’UCK s’est imposée comme vrai acteur politique, capable de peser dans les négociations, bien que sous l’égide et la médiation de la Communauté internationale représentée par le Groupe de contact4 et sous la pression et la menace de l’OTAN.

Dans cet épisode, comme dans ses revendications, l’UCK s’improvise le représentant des intérêts du peuple kosovar et se déclare comme n’agissant qu’à son profit, pour la seule finalité d’accession à l’indépendance. Il n’est alors pas question de représentation démocratique, mais de représentation imposée, de facto, principalement par la force, l’étendu et la violence de ses actions. L’UCK est devenue un acteur qu’il faut prendre en compte, qu’on ne peut pas écarter de futures décisions politiques.

L’UCK prend une ligne politique différente de celle du Président Rugova. En effet, la politique non-violente ne plait guère à l’organisation : « il n’est pas un pacifiste mais un paillasson ; Rugova ne permettra jamais de résistance mais seulement la soumission. Nous avons perdu notre dignité individuelle, familiale et nationale. La philosophie de l’UCK est de restaurer la dignité humaine et de répondre à la violence barbare de l’ennemi par une lutte de libération. » Voici la ligne directrice annoncée par le Porte-parole de l’UCK, Jakup Krasniqi. Bardhyl Mahmuti, en 1998, autre porte-parole, confiait le « programme » politique de l’UCK. « l’UCK c’est un lieu pour réunir toutes les forces qui s’engagent à lutter avec tous les moyens.» . Pour lui c’est « l’indépendance ou rien ». « Le but de l’UCK est d’accéder à l’indépendance par la destruction de l’appareil répressif serbe. Toutes les personnes tuées par l’armée de libération font partie de cet appareil répressif ». L’indépendance une fois reconnue, il s’agirait pour l’UCK d’être consacrée comme l’armée légitime de la République indépendant du Kosovo. Il n’est pas de détails supplémentaires sur le type de régime instauré par l’UCK s’ils avaient accédé à leur souhait. Dans un but plus large, il s’agit du projet de la « grande Albanie » qui consiste à réunir dans un État tous les albanais des Balkans.

Si le discours est simple, exposant clairement le but de l’organisation, les moyens pour parvenir à celui-ci sont bien plus complexes. L’UCK apparaît comme une organisation aux attributs (armes, moyens…) rudimentaires mais extrêmement bien organisée. Cela est rendu possible notamment par une hiérarchisation du pouvoir derrière des leaders charismatique et influents socialement et économiquement. Il ressort ainsi que la plupart des leaders de l’UCK viennent des grandes familles de la région de Drenica, région très structurée de manière clanique et que l’UCK répondrait à la même rigueur organisationnelle.

Les soldats de l’UCK sont quant à eux entraînés solidement dans des camps montés par l’UCK dans le nord de l’Albanie.

II-une identité politique difficile à asseoir

            a.Une identité bipolaire : force et faiblesse du mouvement

Si les moyens sont complexes, ils sont également controversables et participent à la discréditation grandissante de l’UCK comme acteur politique légitime au service du peuple kosovar. La réputation de l’UCK n’est pas uniquement liée à ses actions qu’on peut qualifier de politiques, ayant pour objet la réalisation du but officiel de l’organisation. En effet, c’est la base de l’organisation même qui fait de ce mouvement, un mouvement dualiste, porteur de plusieurs intérêts concomitants mais dont la légitimité et la légalité sont très hétérogènes et peuvent porter préjudice à l’image et ainsi aux revendications de l’UCK. La suspicion puis ensuite l’affirmation de liens entre l’UCK et la mafia albanaise, bien qu’étant la force économique du groupe constitue sa fragilité principale au niveau politique.

Le plus gros enjeu pour l’UCK est ainsi le financement de ses actions qui nécessitent de gros investissements, particulièrement pour se fournir en arme. D’après la version officielle de l’UCK, c’est la diaspora albanaise, qui compterait un demi million de membres qui financerait les munitions à hauteur d’un franc par jour. Ainsi d’après Bardhyl Mahmuti, « nous pouvons financer la guerre, parce que la solidarité est énorme ». En réalité, le financement de l’UCK, bien que fait nié fortement par son porte-parole en 1998, Bardhyl Mahmuti, repose sur les fonds dégagés par la mafia albanaise par les moyens du trafic de drogue, de la contrebande, du racket8, du trafic d’immigrants et de la prostitution. Le porte-Parole quant à lui défend son point de vue en arguant qu’il existe des cas de dénonciation où l’argent sale avait été restitué et la personne destituée de l’organisation.

La question est donc posée : s’agit-il d’une question d’interprétation dont la distorsion serait au profit des intérêts défendus par les interprètes ? Il est tout de même permis de douter de la sincérité de ce discours puisque depuis 1998, nombres de rapports9 ont été publiés établissant réellement le lien indéfectible entre mafia albanaise et l’UCK.

De plus, il est également question de crimes contre l’humanité notamment dans des cas de trafic d’organes dont les instigateurs suspects seraient des membres de l’UCK.10 Pendant la période électorale de 2000, il est également fait état de règlement de compte entre différentes branches au sein de l’UCK (selon les appartenances aux grandes familles mafieuses) et d’assassinats visant les partisans de la LDK (parti de Rugova).

Bien que l’identité réelle de l’UCK ne soit pas tranchée officiellement, et ce pour des questions également d’apaisement et de stabilisation politique, un doute persiste quant aux fondements de toutes ses actions au service de la cause revendiquée de l’UCK.

 b.Une identité politique instrumentalisée et avortée

L’UCK s’est vu attribuée une pluralité d’identité, si bien qu’il est difficile d’affirmer réellement son identité politique. Selon le point de vue et l’intérêt de chacun, la conception globale de cet acteur est rendue floue et incertaine. Plus que cela, l’image et les actions de l’UCK, sont même instrumentalisées par les acteurs concurrents et la communauté internationale. Cette instrumentalisation a été rendue possible par la méconnaissance qui persistait sur les moyens et faits réels de l’organisation. L’UCK est donc symbole et instrument. Chaque acteur politique utilise l’image et les actions de l’UCK aux fins de la réalisation de ses intérêts propres.

La communauté internationale, notamment à travers l’OTAN a soutenu l’UCK, malgré les doutes qui planaient quant à la transparence de l’organisation et la mise en garde de la communauté internationale11 le but de cette manœuvre de l’OTAN étant d’ajouter du poids aux contre-pouvoirs de Milosevic dans la région et d’assurer le manque de moyen humain.

De plus, il était absolument impossible de définir les membres appartenant à l’UCK. Si bien qu’un amalgame était très vite et facilement fait par les forces serbes de Milosevic entre Albanais et membre de l’UCK et constituait un outil de pression supplémentaire pour lui sur cette population, les membres supposés de l’UCK étant régulièrement interpellés, torturés, emprisonnés. Le président Serbe maintien un discours ferme au sujet de l’organisation et condamne sévèrement leurs actions les qualifiant d’actes terroristes. Ce discours sera relayé avant, pendant et après les élections libres de 2000 par les candidats concurrents des membres de l’UCK. Les représentants de l’UCK se plaignent de cette stigmatisation de terroristes.

L’UCK, acteur de terrain est davantage une organisation avec laquelle il faut coopérer, qu’une organisation à concurrencer politiquement. Comme évoqué précédemment, la forte assise populaire de l’UCK dans la majorité de la région doit être prise en compte par les forces politiques autres. Mais en Juin 1999, la démilitarisation de l’UCK est amorcée par la Communauté internationalesuite à la résolution 1244 du conseil de sécurité de l’ONU, mettant fin à ses actions et logiquement à ses revendications puisqu’il est décidé la mise en place d’un tutorat international et que Milosevic est destitué quelques mois après.

Les élections de 1992 et 1998 qui portèrent Rugova à la tête du « pays », étaient en réalité des élections officieuses mais tolérées symboliquement au sein de la République fédérale de Yougoslavie. Ainsi, un régime parallèle, aux pouvoirs circonscrits subsistait à la volonté des albanais du Kosovo. Mais il fallut attendre 2000 et les premières élections libres pour qu’une véritable démocratie puisse voir le jour. Bien que l’UCK mis un terme à ses activités en 1999, l’appartenance à ce mouvement fait partie de l’identité des politiques et marque ainsi fortement leur image. L’UCK n’a jamais été un parti reconnu comme tel bien que celui-ci ait pu et voulu un temps se revendiquer ainsi.

D’après Christophe Chiclet, les membres de l’UCK auraient infiltrés toutes les forces administratives, armées, internationales comme l’armée kosovar, les ONG, la Minuk… infiltration ou participation, il s’agit encore de la place et du rôle qu’on veut attribuer à l’UCK…

« De plus, la création par les anciens dirigeants de l’UCK de formations politiques nouvelles tirant leur légitimité non seulement de l’action militaire mais aussi des résultats politiques obtenus, à savoir le retrait des forces de l’ordre yougoslaves et la présence de la communauté internationale, confirme leur volonté d’investir le champ politique traditionnel. »13 le 14 Octobre 1999, certains anciens membres de l’UCK créent le Parti pour le progrès démocratique du Kosovo (Partia për progres demokratik të Kosovës), PPDK. Celui-ci se transforme mi-mai 2000 en Parti démocratique du Kosovo (PDK), aujourd’hui toujours d’actualité. Ce parti, malgré la forte popularité de l’UCK ne sort pas gagnant de ces premières élections libres. Cela s’explique par l’image de l’UCK de plus en plus mise à mal et confrontée à sa réalité liée à la mafia et la division des anciens dirigeants de l’UCK. Ainsi, il convient de regarder plus profondément les résultats car « parmi les cinq partis ayant recueilli le plus de suffrages, trois sont issus de l’UCK. »

Ainsi, bien que l’UCK ne soit pas parvenue à accomplir à la lettre son programme politique, et que sa formation n’ait jamais constituée un « vrai » parti politique, elle a constitué et constitue dans ses réminiscences un acteurs incontournable de la scène politique kosovar, de par ses actions passées et du poids que lui ont donné bon gré mal gré les autres acteurs politiques nationaux ou internationaux. Aujourd’hui, les membres de l’UCK sont toujours présents sur la scène politique et leur image est toujours rapprochée de leur appartenance à cette organisation.

 

 

http://www.kosovojesrbija.fr/fr/les-infos/armee-de-liberation-du-kosovo-le-cas-uck.html http://www.contre-info.com/lhorreur-des-camps-de-luck-au-kosovo http://fr.wikipedia.org/wiki/Armée_de_libération_du_Kosovo http://www.kosovojesrbija.fr/fr/les-infos/mafia-albanaise-et-uck.html http://www.monde-diplomatique.fr/2011/03/DERENS/20228 http://www.mai68.org/textes/uck-par-del-valle.htm http://elections-en-europe.net/partis-politiques/partis-politiques-kosovars/ http://balkans.courriers.info/article23259.html

http://www.robert-schuman.eu/fr/oee/1118-le-parti-democratique-du-premier-ministre-sortant- hashim-thaci-arrive-en-tete-des-elections-legislatives-kosovares-mais-pourrait-avoir-des-difficultes- a-former-un-gouvernement

http://www.liberation.fr/monde/1999/09/17/kosovo-l-heure-de-verite-pour-l-uck-a-la-fin-de-la- semaine-la-resistance-albanaise-doit-avoir-depose_283816

http://assembly.coe.int/ASP/XRef/X2H-DW-XSL.asp?fileid=17942&lang=FR

http://www.france24.com/fr/20101215-kosovo-conseil-europe-accuse-armee-liberation-trafic- organes-prisonniers-serbes/

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20010823.OBS7698/le-desarmement-de-l-uck-peut- commencer.html

 DENAUD Patrick, PRAS Valérie, Kosovo Naissance d’une lutte armée, Ed des conflits et des hommes, 1999.

ROUX Michel, Le Kosovo, Dix clés pour Comprendre, Ed La Découverte 1999.

Confluences Méditerranée, n° 30 été 1999, Ed l’Harmattan

Confluences Méditerranée, N°38 été 2001, Ed l’Harmattan, p44 « Les premières élections libres du Kosovo » Kolë Gjeloshaj et Jean-Michel De Waele

 

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