D’Emiliano Zapata au mouvement EZLN : la transformation du conflit au Mexique

Article de Jean-Pierre COUDOUY, membre du Master II Carrières internationales, dans le cadre du séminaire Enjeux juridiques et politiques du post-conflit.

D’Emiliano Zapata au mouvement EZLN : la transformation du conflit au Mexique

« Le problème n’est pas de conquérir le pouvoir (…) on sait que le lieu du pouvoir est désormais vide. Et que la lutte pour le pouvoir est une lutte pour le mensonge. Ce qu’il faut, à l’heure de la globalisation, c’est bâtir une nouvelle relation entre le pouvoir et les citoyens (…) On fera de la politique autrement, sans passe-montagne, sans armes, mais au service des mêmes idées. » [1]

La lutte pour le pouvoir politique semble être la continuité logique de la lutte par les armes. Les bulletins de vote remplacent les fusils, comme on a pu le voir au Mozambique, au Salvador ou bien encore au Timor-Est. Pourtant, avec cette phrase, le Sous-commandant Marcos, leader jusqu’à l’année dernière du mouvement EZLN, redéfinit la lutte, redéfinit le conflit. Pour lui, le pouvoir n’est pas un objectif à atteindre, mais c’est plutôt une sphère à transformer complètement. Il va donc rompre avec le schéma classique du mouvement armé devenu parti politique. Pour autant, EZLN ne va pas abandonner la lutte, mais va se l’approprier et en redéfinir le champ.

Pour comprendre cette transformation, pour comprendre EZLN, que l’on qualifie de « néo- zapatistes » il faut remonter jusqu’aux vrais Zapatistes et jusqu’à Zapata lui même. Car le projet EZLN n’est pas un projet soudain, ex-nihilo. Au contraire, il trouve racine dans les profondeurs de la révolution mexicaine qui débuta en 1910. C’est à cette date que nous commencerons notre analyse, en faisant un historique du zapatisme « classique », en étudiant les enjeux du conflit, les acteurs en place, les revendications. Puis nous nous concentrerons sur le mouvement EZLN en lui même, en suivant le même schéma que précédemment mais aussi en se concentrant sur la situation actuelle ainsi que sur les perspectives offertes vis à vis de notre problématique de la transformation du conflit.

Emiliano Zapata et la guerre civile mexicaine.

On peut définir la guerre civile mexicaine via trois caractéristiques propres. Tout d’abord, le fait qu’elle soit en avance historiquement par rapport aux voisins latins du sud. Ensuite, et cela va de pair avec la caractéristique précédente, le fait qu’elle ait un début clair (1910) mais que la fin est beaucoup moins claire (officiellement 1920, mais pour certains auteurs, elle ne s’est jamais vraiment terminée). Enfin, ce qui caractérise la guerre civile mexicaine, c’est sa complexité, Pierre Vayssiere affirme que « aujourd’hui encore, on éprouve également quelque difficulté à comprendre la logique des enchaînements qui conduisirent à l’explosion de 1910 » [2]. Ce que l’on peut retenir de l’éclatement de la révolution c’est une multitude de causes interconnectées. Des élites bourgeoises lassées du dictateur en place depuis plus de 30 ans, un mécontentement social dans les campagnes, du à la répartition des terres, des mentalités opposées entre ces mêmes campagnes (aux valeurs indiennes et chrétiennes) et la ville (aux valeurs laïques). On peut ajouter à cela un grand nombre d’acteurs avec des revendications souvent différentes.

Ceci étant dit, la révolution mexicaine « commence » le 20 novembre 1910. Ce jour-là, Francisco Madero lance un appel à une insurrection contre la réélection à la présidence du général Diaz, au pouvoir depuis 1876. Si son appel est un succès et que, la même année, il est élu président, l’euphorie ne sera que de courte durée car un an plus tard, il est victime d’un coup d’état et est tué par balle. Il a du faire face à de nombreux mécontentements, des fidèles de Diaz d’une part, des Etats-Unis (qui ne voulaient pas de lui au pouvoir) d’autre part, mais aussi et surtout des autres révolutionnaires mexicains, parmi lesquels Emiliano Zapata, dit « El Caudillo ».

Ce dernier appartenait à la paysannerie moyenne, il possédait quelques terres et s’intéressait au commerce des chevaux. C’était un natif de la région de Morelos, au sud de Mexico. Sa rébellion sera toujours liée à ses terres et à sa région. Il poursuivra comme objectifs la restitution des terres, prises par les hacendados (propriétaire terrien) et l’autonomisation de sa région.

S’il soutient Madero et son appel à l’insurrection, il s’oppose très vite à ce dernier, notamment via le « plan Ayala », dont le plan d’ordre est Libertad, justicia y ley. Par la suite, il s’opposera à tous les successeurs de Madero, que ce soit Huerta ou Carranza. Finalement, un guet-apens aura raison de lui le 10 avril 1919 et il sera tué par balle.

Ce que l’on peut retenir d’Emiliano Zapata, c’est qu’il n’a jamais voulu prendre le pouvoir, et il s’est beaucoup concentré sur la décentralisation et l’autonomisation de sa région. Il luttait pour ce qu’il appelait le Municipe libre.
Pour autant, malgré la complexité dans les revendications et dans le nombre d’acteurs en lutte, la guerre civile mexicaine est « classique » sous bien des aspects. C’est une guerre meurtrière, avec beaucoup de morts (le bilan en pertes humaines est estimé à 2 millions). Et il y a une forte insurrection face aux multiples pouvoirs politiques qui se succéderont, aux revendications certes nombreuses, mais claires etc.

Comme expliqué précédemment, on date la fin de la guerre civile en 1920, avec l’élection d’Obregon. Pourtant, d’autres crises traverseront le pays, notamment avec l’assassinat d’Obregon en 1924, ou encore le fait que la réforme agraire, voulu par Zapata, n’a jamais été appliquée. On peut ajouter à cela fait que le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) qui arrive au pouvoir en 1929, (sous un autre nom, PNR) n’en bougera pas jusqu’en 2000. En plus de cela, comme le souligne Pierre Vayssière : « En 1990, moins de 10 000 personnes détenaient la moitié des dépôts bancaires du pays, les riches étaient encore plus riches alors que 40% de la population ne disposait que de 13% du revenu national » [3].

Ainsi, une situation économique et sociale qui ne s’arrange pas, un même parti politique au pouvoir, des droits toujours bafoués, tout cela nous amène au 1er janvier 1994 et à l’actualisation de la lutte de Zapata via le soulèvement armée de l’EZLN.

EZLN : néo-zapatisme, néo-conflit.

EZLN, Ejército Zapatista de Liberación Nacional ou armée de zapatiste de libération nationale, n’a finalement d’armée que le nom, zapatiste le fond, libération l’objectif et national le territoire. Outre cela, c’est un mouvement bien plus poreux, moderne dans sa façon d’agir et dans ses revendications. Ce mouvement apparaît dans la région du Chiapas, un état dans le sud du Mexique. Cet état a la particularité d’être très riche en gisement de pétrole, en gaz, il fournit au reste du pays 40% de l’énergie hydroélectrique. Pour autant, c’est un des Etats les plus pauvres socialement. « Malgré son énorme richesse, note le sociologue Herman Bellinghausen, au Chiapas, le tiers des enfants n’est toujours pas scolarisé, et à peine un élève sur cent parvient à y intégrer l’université. Chez les indigènes, l’analphabétisme dépasse les 50 %, et leur taux de mortalité est supérieur de 40 % à celui des habitants de la capitale… » [4]. Il y a donc des déterminants sociaux et économiques à l’éclosion d’EZLN. A ces déterminants, Jérome Baschet va y ajouter trois prémices [5].

Il y a bien entendu un héritage de la pensée de Zapata lui-même. On peut caractériser cet héritage comme triple. Dans l’idée d’une meilleure répartition des terres, dans la revendication de régions autonomes et dans la non poursuite du pouvoir.
Ensuite, il y a les revendications indigènes, ces derniers sont victimes de racisme, ils sont bafoués, ne sont pas reconnus juridiquement, ils sont humiliés, etc.

Enfin, l’histoire de EZLN est liée à l’histoire des mouvements armées latino-américain, et plus précisément un, les Fuerzas des Liberacion Nacional. Un mouvement créé en 1969 et dont plusieurs membres d’EZLN en faisaient partie.
On peut rajouter à ces trois prémices une influence religieuse, celle de Don Samuel Ruiz Garcia et de la théologie de la libération. Don Samuel fera office de membre « informel » d’EZLN, le plus souvent médiateur entre le mouvement et le gouvernement.

Si officiellement, EZLN naît le 17 novembre 1983, c’est le 1er janvier 1994 qu’il « explose » littéralement sur la scène publique, politique et surtout médiatique. Lors de cette nuit jde anvier, qui correspond à la date de l’entrée en vigueur du traité d’ALENA, les néo-zapatistes occupent militairement 7 villes du Chiapas, durant douze jours. Ces douze jours seront les seuls jours où les membres d’EZLN utiliseront les armes. Ensuite, les membres entreront dans une phase de « parole » ou « négociations », phase dans laquelle nous sommes encore aujourd’hui. La où la lutte néo-zapatiste est originale, c’est que, malgré le fait qu’elle soit armée, le fait qu’elle ressemble à une lutte armée, elle ne cherchera jamais le conflit, le combat frontal. Toute la lutte néo-zapatiste se caractérise par l’influence, le soft-power et une praxis autonomiste.

Une des figures de ce mouvement, celui qui l’a cristallisé et qui en était le porte-parole médiatique, c’est le Sous-commandant Marcos. Ce dernier est le leader charismatique classique au sens weberien du terme. C’est lui qui adopte la stratégie non-violente. Ignacio Ramonet, qui l’a souvent interviewé, le résume ainsi : « c’est une sorte d’idéaliste pratique, de stratège médiatique qui se sert d’Internet comme d’une arme, arrosant la planète de communiqués, textes, analyses, contes, paraboles et poésies. Noue des relations solidaires avec des centaines d’associations civiques et des dizaines de personnalités engagées dans la défense des droits des minorités »[6]. C’est lui qui va jouer de ce « soft power », de ces relations, pour développer le mouvement mais aussi pour le diffuser et pas seulement qu’au Mexique. EZLN va s’articuler autour de trois niveaux complémentaires. Un premier niveau ethnique, ultra local, caractérisé par la revendication du droit des indigènes (mais qui permet aux autres ethnies du monde qui sont oppressées de s’y retrouver). Un deuxième niveau, national, avec l’idée de libération nationale. Enfin, un niveau international, avec l’identification d’un ennemi commun, le capitalisme financier et sauvage, vu comme un danger pour l’humanité.

C’est cette porosité dans la définition qui fait la force et la faiblesse de l’identité néo-zapatiste, Marcos parle ironiquement « d’indéfinition » quand on lui demande de définir le mouvement. Qui plus est, comme nous l’avons vu en introduction, la recherche du pouvoir n’est pas une finalité. Comment caractériser concrètement les actions de ce groupe armé indéfini, non violent, « apolitique » ?

Tout d’abord, en termes de « soft-power », ils arrivent, en 1996, à faire signer des accords sur les Indigènes, les accords de San Andres, accords qui ne seront jamais ratifiés. En 2000, ils arrivent à influencer le résultat de l’élection présidentielle, qui met fin à 70 ans de pouvoir du PRI. Pour autant, le successeur, Vicente Fox, n’a fait que « surfer » sur la vague zapatiste, sans jamais les écouter.

Le conflit au niveau politique nationale semble donc relativement perdu. Du moins, il est perdu si la victoire d’un conflit, c’est le contrôle de l’appareil politique. Mais EZLN va chercher ses victoires ailleurs, dans la sphère de la société civile. Ils organisent de nombreuses marches pacifiques, de nombreuses rencontres internationales. Surtout, ils ont travaillé à l’autonomisation de certaines régions. En 94, des régions du Chiapas se sont proclamées « zapatistes ». Pour affirmer cette déclaration, en 2003, il y a la mise en place de « bon gouvernement » : « le Conseil de bon gouvernement fonctionne comme instance émanant des autorités municipales (siègent dans le Conseil deux représentants de chacune des communes concernées, se relayant par période d’un mois). Chaque Conseil accompagne l’exercice de l’autonomie dans les domaines de la santé (cliniques et promoteurs communautaires), de l’éducation (écoles autonomes primaires et secondaires, construites et mises en place dans les communautés rebelles), de la production et de la commercialisation (coopératives). Elles sont aussi des instances de justice et de médiation dans les conflits entre zapatistes (ou entre zapatistes et non-zapatistes) »[7].

Les résultats de ces communes sont mitigés. Il y a des tensions entre les zapatistes et les non- zapatistes, le gouvernement mexicain y met beaucoup de pression via des raids, des coupures d’eau… Cependant, il y a une augmentation du niveau de vie et du taux d’alphabétisation.

Pour conclure quelles sont les limites et les perspectives de ce mouvement ?

Des limites, on en retiendra qu’elles se focalisaient surtout sur le sous-commandant Marcos. On a reproché à ce dernier d’être devenu trop médiatisé, trop « mainstream ». Problème qui n’en est plus un car il n’est plus leader depuis mai 2014. On lui a aussi reproché d’avoir « auto-exclu » le zapatisme de la scène nationale et internationale, en ne voulant pas suivre vraiment un parti politique ou un autre mouvement révolutionnaire d’Amérique Latine[8]. On peut aussi relativiser cet isolement, tant les happenings organisés ont mobilisé tant les intellectuels (comme Chomsky) ou les associations (Via Campesina). Il y a eu aussi beaucoup d’accusations de prises d’otages et de violence. Souvent ces accusations se sont révélées fausses, surmédiatisées et organisées par le parti politique au pouvoir, le PRI. Le reste du temps, le nombre de sources contradictoires empêche de savoir qui a vraiment commencé.

Enfin, même s’ils ne sont pas parvenus à refonder la Constitution, à mieux démocratiser le pays, ils entendent continuer à peser sur les choix de société (notamment en terme de consigne de vote). Il ne faut pas oublier non plus que les « bons gouvernements » du Chiapas existent encore, ce qui constitue une victoire en soi.

L’apport est surtout théorique et paradigmatique. Une « nouvelle pensée critique »[9], une nouvelle façon de lutter, d’imaginer les rapports de forces, un nouveau cadre théorique du pouvoir, des relations gouvernants/gouvernés. Le mouvement EZLN a ouvert la voie d’une lutte armée mais non violente, d’une transformation en force politique mais non institutionnelle, d’une autonomisation mais pas d’un isolement.

NOTES DE BAS DE PAGE 

[1] Sous-commandant Marcos cité par Ramonet Ignacio, « Marcos marche sur Mexico » in Le monde diplomatique, mars 2001

[2] Vayssière Pierre, « Les révolutions d’Amérique latine », Paris, édition du Seuil, 1991, 406p

[3] Vayssière Pierre, op.cit.

[4] Bellinghausen Herman, cité par Ramonet Ignacio « Marcos marche sur Mexico » in Le monde diplomatique, mars 2001

[5] Baschet Jérôme, « L’expérience zapatiste, á treize ans du soulevement armé de 1994 », Actuel Marx, 2007/2 n° 42, p. 48-58.

[6] Ramonet Ignacio, « Marcos marche sur Mexico » in Le Monde Diplomatique, mars 2001

[7] Baschet Jérôme, « L’expérience zapatiste, á treize ans du soulevement armé de 1994 », Actuel Marx, 2007/2 n° 42, p. 48-58

[8] Duterme Bernard, « Passés de mode, les zapatistes », in Le Monde Diplomatique, octobre 2009

[9] Baschet Jérôme, cité par Duterme Bernard, « Dix ans de rébellion zapatiste au Chiapas », in Le Monde Diplomatique, janvier 2004

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