Les émergents et les négociations climatiques internationales à travers l’exemple des positions de la Chine et l’Inde

Article de Sophie BEAUJEU-MOLUS, membre du Master II Carrières internationales, dans le cadre du séminaire Les pays émergents sur la scène internationale.

Les émergents et les négociations climatiques internationales à travers l’exemple des positions de la Chine et l’Inde

« Les questions internationales se rapportant à la protection et à l’amélioration de l’environnement devraient être abordées dans un esprit de coopération par tous les pays, grands ou petits sur un pied d’égalité. Une coopération par voie d’accords multilatéraux ou bilatéraux ou par d’autres moyens appropriés est indispensable pour limiter efficacement, prévenir, réduire et éliminer les atteintes à l’environnement résultant d’activités exercées dans tous les domaines, et ce dans le respect de la souveraineté et des intérêts de tous les Etats. »[1]. Ainsi, en 1972, la Conférence de Stockholm, a posé les prémices des principes et des méthodes de travail visant à préserver l’environnement sur la scène internationale.

C’est en 1992, à Rio de Janeiro, que la question du changement climatique apparaît avec l’adoption de la Convention-Cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC) puis en 1997 du Protocole de Kyoto dont le but est de limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES). Toutefois, alors que le principe 24, énoncé ci-dessus, tendait vers l’idée d’égalité entre les pays, ces deux textes vont effectuer une distinction entre pays développés et pays en voie de développement (PED). En effet, cela se traduit par l’utilisation de l’expression « responsabilités communes mais différenciées » dans le préambule de la CCNUCC[2] et dans le Protocole de Kyoto, où seuls les pays développés, présents à l’Annexe I, doivent réduire leurs GES tandis que les pays émergents en sont exclus et n’ont aucune influence sur ledit protocole[3].

En parallèle, la fin des années 1990 voit émerger le groupe des 77, auquel se rajoute la Chine (G77+Chine), tendant à apparaître comme un bloc solidaire. Aujourd’hui, composé de 134 Etats, le G77 regroupe en son sein de nombreuses coalitions, notamment, le regroupement des leaders du G77 c’est-à-dire le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde et la Chine au sein du groupe « BASIC ». Depuis la Conférence des Parties de Copenhague (COP15) en 2009, le « BASIC » a vu son poids augmenter dans les négociations environnementales, d’une part car il représente environ 29% des émissions mondiales de GES[4] et d’autre part car il peut être considéré comme pouvant obstruer les négociations internationales comme ce fut le cas lors de la COP15, néanmoins, il ne faut pas oublier qu’il s’agit de quatre entités distinctes avec des politiques et des stratégies différentes.

Il est intéressant de constater que la coalition du « BASIC » a permis une amélioration des relations internationales qu’entretiennent les deux grands voisins asiatiques que sont l’Inde et la Chine tout en leurs permettant de se positionner en tant que leader sur la scène internationale dans le domaine climatique[5] cependant leur relation en matière environnementale n’a pas commencé avec les « BASIC » puisque leur coopération existent depuis le milieu des années 1990. Ces deux pays ont vu leurs productions de GES augmenter de façon considérable en corrélation avec leurs croissances économiques par exemple en 2005 la production de GES était de 17% pour la Chine et de 4% pour l’Inde.

Ainsi, au vu de leurs importances grandissantes sur la scène internationale et des impacts de leurs politiques, il est intéressant d’étudier les méthodes et les politiques de la Chine et de l’Inde, que ce soit pour soutenir le G77 dont ils font partis ou que ce soit dans un objectif intéressé, lors des différentes conférences sur les changements climatiques.

Dès lors, on peut constater qu’il existe de la part de la Chine et de l’Inde une volonté de maintenir un front commun avec les PED et d’être à leurs services lors des négociations climatiques internationales mais que les politiques indienne et chinoise lors des négociations environnementales sont aussi des méthodes pour obtenir un leadership sur la scène internationale.

Une volonté de front commun avec les PED lors des négociations climatiques

Depuis 1992, lors de la CCNUCC, l’Inde suivi de la Chine sont devenus des leaders incontournables du G77 notamment dans les négociations environnementales grâce aux idées intransigeantes et revendicatives émises par l’Inde à l’égard des pays industrialisés[6]. Ce front commun de la Chine et de l’Inde avec les PED trouve son origine dans la rédaction de la CCNUCC et du Protocole de Kyoto. En effet, la mise en avant de leurs exclusions des pays de l’Annexe I du Protocole de Kyoto est aussi une méthode pour tirer des bénéfices en demandant des transferts notamment de technologies pour pouvoir, en échange, réduire leurs émissions de GES[7]. De plus, on constate l’existence d’une rhétorique propre aux PED lors des négociations climatiques où ces derniers considèrent qu’ils n’ont « pas à payer pour les dégâts » provoqués les pays industrialisés[8]. Ainsi, cette expression renvoie à l’idée de « responsabilité historique »[9] des pays du Nord c’est-à-dire qu’il y a l’idée d’une obligation pour les pays industrialisés de réduire de manière drastique leurs production de GES.

De plus, la Chine et l’Inde considèrent que les négociations environnementales sont un moyen pour revenir sur les acquis obtenus en tant que pays ne faisant pas partis de l’Annexe I et pouvant être problématique pour leurs croissances économiques. Cette idée que les négociations environnementales peuvent être un frein à la croissance économique est à relier avec l’idée d’un droit au développement qui est considéré comme un droit souverain par les PED. Ainsi, ces éléments expliquent les raisons des refus d’engagement qu’ils soient contraignants ou non[10] notamment lors de la COP15 où il y a eu un réel blocage de la part de ces pays avec le rejet de  proposition portée par l’Union Européenne bien qu’il y aient eu l’acceptation d’engagement de la part des pays émergents ou une acceptation de réduire à minima les GES.

La capacité de faire front commun permet d’obtenir des compensations en échange de promesses de réduction des émission de GES mais permet également d’imposer une vision. En effet, durant la COP15, le groupe « BASIC », dont fait parti la Chine et l’Inde, a réussi à faire pression sur les pays industrialisés, pour la rédaction d’un texte à minima, en invoquant la possibilité de quitter les négociations. La COP15 est également un exemple de la force de ce front commun des puissances émergentes mais aussi d’une atténuation de l’idée d’une division Nord-Sud puisque l’accord de Copenhague résulte d’un texte rédigé entre les États-Unis et les BASICs bien que cet accord apparaisse comme un échec dans les négociations environnementales[11].

 Les négociations environnementales : un moyen d’obtenir un leadership sur la scène internationale

La position des deux grandes puissances émergentes asiatiques n’est pas la même sur la scène internationale. En effet, la Chine est membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies alors que l’Inde ne l’est pas, de même que la Chine est le pays le plus peuplé au monde ainsi que la deuxième puissance économique tandis que l’Inde est la onzième économie du monde et doit encore faire face à des inégalités importantes dans son pays. Toutefois, à cause de sa place dans l’économie mondiale, la Chine doit faire face à des critiques et des remises en question concernant son appartenance à un groupe exclu de l’Annexe I du Protocole de Kyoto, certains Etats au sein du G77 demandent à ce que son statut soit réévalué, ce que demandent également certains pays industrialisés[12].

La stratégie chinoise dans les négociations environnementales a évolué durant les 20 dernières années. En effet, alors que les autorités étaient dans une totale opposition à tout engagement contraignant dans les années 1990 et se concentraient sur la croissance économique du pays[13], depuis le Sommet de Bali, en 2007, leurs discours est devenu plus conciliant et ont reconnu l’existence d’une « responsabilité globale de chaque pays du monde »[14]. Cependant, de réels efforts sont encore nécessaires de la part de la Chine pour montrer son leadership dans ce domaine en effet lors de la conférence de Durban, la Chine a évoqué l’idée de discuter de réductions contraignantes d’émission de GES après 2020[15]. Cependant, la Chine attend, pour s’engager, de voir les efforts et les engagements pris par les Etats-Unis d’Amérique. Toutefois, force est de constater que les autorités ont élaboré un « plan climat » depuis 2004, qu’il s’agit de l’un des pays qui utilise le plus les mécanismes de développement propre et qu’il y a une réelle volonté d’augmenter la production d’énergie renouvelable d’ici 2020[16].

L’Inde, quant à elle, a une vision des négociations environnementales plus intéressées pour plusieurs raisons. Tout d’abord car elle se sent moins touchée par les changements climatiques qui peuvent se produire, également par le fait que l’Inde n’ait pas de plan précis dans ces politiques environnementales. Ainsi, ces facteurs, associés au fait que l’Inde considère qu’il existe un principe selon lequel chaque individu aurait un droit d’usage de l’atmosphère, ont failli provoquer un échec lors du Sommet de Bali. Enfin, il est important de revenir sur la relation indo-américaine. En effet, les Etats-Unis soutiennent l’Inde pour l’obtention d’un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies, cet appui a entraîné un assouplissement de l’Inde dans les négociations environnementales pour obtenir plus de légitimité au niveau international.

 Conclusion

Ainsi, « il faut que les économies émergentes prennent « les responsabilités qui vont avec le nouveau pouvoir qu’elles ont » »[17] en effet force est de constater que malgré le fait que la Chine et l’Inde fassent partis du G77, ces derniers ne sont pas en adéquation avec certains Etats membres du G77 par exemple alors que les pays membres de l’Alliance des Petits Etats Insulaires (AOSIS) s’inquiètent du devenir de leurs territoires face aux changements climatiques, la Chine et l’Inde sont dans une volonté de se positionner comme leaders internationaux voire même ambitionnent d’intégrer le groupe des grandes puissances. Toutefois, le G77 reste une base importante pour la Chine et l’Inde dans leurs désirs de conserver leurs positions sur la scène internationale ce qui peut entraîner une ambiguïté dans leurs politiques environnementales internationales. En effet, s’ils ne disposent plus du soutien des pays du G77 leurs influences sur la scène internationale s’en trouvera amoindrie.

Notes de bas de pages :

1/Principe 24, Déclaration finale de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement, 1972. http://www.unep.org/Documents.Multilingual/Default.asp?DocumentID=97&ArticleID=1503&l=fr. Dernière consultation le 30 novembre 2014.

2/MARECHAL Jean-Paul, « La Chine et le changement climatique », Hérodote, n°150, 2013, p.50. http://www.cairn.info/revue-herodote-2013-3-page-46.htm. Dernière consultation le 28 novembre 2014.

3/MAZZUCCHI Nicolas, « Le climat, enjeu de puissance internationale », Géoéconomie, n°67, 2013, p.78. http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=GEOEC_067_0073. Dernière consultation le 30 novembre 2014.

4/PLOUX-CHILLÈS Adélaïde, « L’après Copenhague », Idées économiques et sociales, 2010/2, n°160, juin 2010, p.9. http://www.cairn.info/revue-idees-economiques-et-sociales-2010-2-page-6.htm. Dernière consultation le 30 nombre 2014.

5/HALLDING Karl, OLSSON Marie, ATTERIDGE Aaron, VIHMA Antto, CARSON Marcus and ROMAN Mikael, Together Alone: BASIC Countries and the Climate Change Conundrum, Copenhague, Nordic Council of Ministers, 2011, p.19.

6/GODARD Olivier, « Négociations sur le climat : la bifurcation opérée à Copenhague en 2009 », Critique internationale, 2011/3, n°52, 2011, p.92. http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2011-3-page-87.htm. Dernière consultation le 1er décembre 2014

7/DELBOSC Anaïs et de PERTHUIS Christian, « Négociations climatiques : les enjeux du post-Copenhague », L’Economie politique, 2010/2, n°46, 2010, p.74.

http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=LECO_046_0070. Dernière consultation le 30 novembre 2014.

8/MAZZUCCHI Nicolas, « Le climat, enjeu de puissance internationale », Géoéconomie,  2013/4, n° 67, 2013, p.86. http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=GEOEC_067_0073. Dernière consultation le 1er décembre 2014.

9/QUENAULT Béatrice, « Protocole de Kyoto et gouvernance écologique mondiale : enjeux et perspectives des engagements post-2012 », Mondes en développement, 2006/4, n°136, 2006, p.44. http://www.cairn.info/revue-mondes-en-developpement-2006-4-page-29.htm. Dernière consultation le 30 novembre 2014

10/GODARD Olivier, « Négociations sur le climat : la bifurcation opérée à Copenhague en 2009 », Critique internationale, 2011/3, n°52, 2011, p.105. http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2011-3-page-87.htm. Dernière consultation le 1er décembre 2014.

11/Les négociations sur le changement climatique : vers une nouvelle donne internationale ?, Centre d’analyse stratégique, Janvier 2010, p.116.

12/GAUDILLIÈRE Jean-Paul, « L’ascension des pays du Sud dans les négociations climatiques » Entretien avec Amy Dahan, historienne des sciences, directrice de recherche au CNRS et directrice adjointe du centre Alexandre Koyré, Mouvements, 2009/4 n° 60, 2009, p.49. http://www.cairn.info/revue-mouvements-2009-4-page-45.htm. Dernière consultation le 1er décembre 2014.

13/ROMANO Giulia C., « La Chine face au changement climatique : quelle(s) politique(s) », Ecologie & politique, 2013/2, n°47, 2013, p.79. http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=ECOPO_047_0077. Dernière consultation le 1er décembre 2014.

14/MARECHAL Jean-Paul, « La Chine et le changement climatique », Hérodote, 2013/3, n°150, 2013, p.49. http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=HER_150_0046. Dernière consultation le 1er décembre 2014.

15/GAUDILLIÈRE Jean-Paul, « L’ascension des pays du Sud dans les négociations climatiques » Entretien avec Amy Dahan, historienne des sciences, directrice de recherche au CNRS et directrice adjointe du centre Alexandre Koyré, op. cit, p.50. http://www.cairn.info/revue-mouvements-2009-4-page-45.htm. Dernière consultation le 1er décembre 2014.

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